Joueur en appui unipodal lors d'un changement de direction sur un terrain de sport collectif
Article · Genou · LCA

Neuf mois après un LCA : ce que le délai dit du risque de récidive

Le seuil de neuf mois circule partout avant la reprise d'un sport de pivot. Il repose sur des données réelles, mais on lui fait dire plus qu'il ne dit.

Sourcé par PMID · Textes intégraux consultés · Septembre 2026
51 %
par mois de report
Réduction du taux de re-blessure pour chaque mois de report, mais uniquement jusqu'au neuvième mois.
19,4 %
de re-blessures après 9 mois
Contre 39,5 % chez ceux qui reprennent un sport de niveau I avant neuf mois (Grindem 2016).
×4
sans les critères remplis
Risque de rupture de greffe multiplié par quatre chez le professionnel qui reprend sans avoir rempli les six critères de sortie.

01 · L'origineD'où vient réellement le chiffre de neuf mois

Le seuil est né d'une cohorte prospective précise, pas d'un consensus d'experts. Grindem et ses collègues ont suivi pendant deux ans 106 patients pratiquant des sports de pivot après reconstruction du LCA, dans la cohorte Delaware-Oslo. Leur résultat sur le délai est net : pour chaque mois de report de la reprise, le taux de re-blessure du genou baissait de 51 %. Avec une restriction que l'on cite beaucoup moins souvent : cet effet vaut pendant les neuf premiers mois seulement. Entre neuf et vingt-trois mois, le délai n'était plus associé de façon significative à la re-blessure.

Les chiffres bruts sont parlants. Parmi ceux qui ont repris un sport de niveau I avant neuf mois, 39,5 % se sont re-blessés, soit 15 patients sur 38. Après neuf mois, 19,4 %, soit 7 sur 36. Et tous les patients ayant repris avant cinq mois se sont re-blessés.

Grindem H et al., Br J Sports Med 2016;50(13):804-808 (PMID 27162233).

Ce que « niveau I » recouvre

Les sports de niveau I sont ceux qui associent sauts, pivots et changements de direction appuyés. Football, handball, basket. La question posée par cette étude n'est pas « quand peut-on refaire du sport », mais « quand peut-on refaire ce sport-là ». Le reste de la reprise se décide autrement, et plus tôt.

02 · La confirmationUne seconde cohorte qui converge

Quatre ans plus tard, une équipe suédoise a posé la même question sur un registre de rééducation, auprès de 159 sportifs de 15 à 30 ans, âge moyen 21,5 ans, la moitié de femmes. Reprendre un sport sollicitant le genou avant neuf mois était associé à un taux de seconde lésion du LCA multiplié par 6,7. Le niveau de pratique avant blessure comptait aussi, avec un rapport de risque de 2,1 pour un score de Tegner plus élevé.

Deux populations différentes, deux méthodes différentes, des résultats qui convergent. C'est cette convergence qui donne au repère des neuf mois sa solidité relative.

Beischer S et al., J Orthop Sports Phys Ther 2020;50(2):83-90 (PMID 32005095).

Le délai est associé au risque. Il ne le contrôle pas.

03 · Le malentenduLe « 84 % » que tout le monde cite n'est pas significatif

L'article de Grindem est très souvent résumé par une phrase : des règles de décision simples réduiraient de 84 % le risque de re-blessure. Cette formule figure d'ailleurs dans le titre publié. En ouvrant le texte, on trouve autre chose.

Le résultat exact est un rapport de risque de 0,16, avec un intervalle de confiance à 95 % allant de 0,02 à 1,20 et un p à 0,075. L'intervalle franchit la valeur 1, le seuil de significativité n'est pas atteint, et les auteurs l'écrivent noir sur blanc dans leur discussion : le résultat n'est pas statistiquement significatif, vraisemblablement par manque de puissance, puisqu'un seul patient sur les 18 ayant passé les critères s'est re-blessé.

Cela n'invalide pas la démarche, et les auteurs eux-mêmes jugent l'ampleur de l'effet cliniquement pertinente. Mais un chiffre non significatif, repris de titre en résumé puis de résumé en formation continue, finit par circuler comme un fait établi. Il ne l'est pas.

Grindem H et al., Br J Sports Med 2016;50(13):804-808 (PMID 27162233), résultats et discussion.

04 · La contradictionSur la force du quadriceps, les deux cohortes ne disent pas la même chose

C'est le point le plus inconfortable, et le plus utile à connaître. Chez Grindem, la symétrie de force du quadriceps avant la reprise ressort comme un facteur associé au risque : chaque point de pourcentage gagné en symétrie s'accompagnait d'une réduction de 3 % du taux de re-blessure. En chiffres bruts, 33,3 % de re-blessures chez ceux qui reprenaient avec un LSI quadriceps inférieur à 90 %, contre 12,5 % au-dessus de 90 %.

Chez Beischer, rien. Aucune association entre la symétrie de fonction musculaire ou de force du quadriceps et la survenue d'une seconde lésion du LCA. Les auteurs le formulent explicitement en conclusion.

Les deux études ne mesurent pas exactement le même événement, la première toutes les re-blessures du genou, la seconde les secondes lésions du LCA, et la cohorte suédoise repose sur un taux de réponse de 32 %, ce qui expose à un biais de sélection. Ces différences expliquent peut-être le désaccord. Elles ne le suppriment pas. En l'état de ces deux sources, présenter la symétrie de force comme un facteur protecteur démontré est une affirmation plus forte que ce que la littérature soutient.

Grindem H et al. (PMID 27162233) · Beischer S et al. (PMID 32005095).

05 · Les critèresCe que change le fait de passer, ou non, une batterie de tests

Une troisième cohorte apporte un éclairage complémentaire, sur une population très particulière : 158 athlètes masculins professionnels opérés du LCA et revenus à leur niveau antérieur, suivis sur une durée médiane de 646 jours. Vingt-six d'entre eux, soit 16,5 %, ont rompu leur greffe, en moyenne 105 jours après la reprise.

Ne pas remplir la totalité des six critères de sortie avant le retour à l'entraînement collectif était associé à un risque de rupture de greffe environ quatre fois plus élevé, avec un rapport de risque de 4,1 et un intervalle de confiance de 1,9 à 9,2. En proportions brutes : 10,3 % de ruptures chez les 116 athlètes pleinement sortis de rééducation, contre 33,3 % chez les 42 qui ne l'étaient pas.

Test de sortieCritère à remplir
Isocinétique à 60, 180 et 300°/sDéficit du quadriceps inférieur à 10 % à 60°/s
Saut simpleLSI supérieur à 90 %
Triple sautLSI supérieur à 90 %
Triple saut croiséLSI supérieur à 90 %
Réathlétisation sur le terrainIntégralement terminée
Test en T d'agilitéMoins de 11 secondes

Les six critères de sortie tels que définis dans l'étude. Kyritsis P et al., Br J Sports Med 2016;50(15):946-951 (PMID 27215935).

Une précaution avant de transposer. Cette population est composée d'hommes, professionnels, encadrés quotidiennement, dans un centre unique : la généralisation à une patientèle de cabinet n'est pas acquise.

RE-BLESSURE DU GENOU SELON LE DÉLAI DE REPRISE Cohorte Delaware-Oslo, 74 patients ayant repris un sport de niveau I, suivi de 2 ans délai depuis la chirurgie 5 mois 9 mois 100 % reprise avant 5 mois effectif très faible 39,5 % reprise avant 9 mois 15 patients sur 38 19,4 % reprise après 9 mois 7 patients sur 36 Après neuf mois, le report supplémentaire n'apporte plus de réduction significative du risque. Près d'un patient sur cinq se re-blesse malgré une reprise tardive.
Taux de re-blessure du genou à deux ans selon le délai de reprise d'un sport de niveau I, d'après Grindem 2016. Les effectifs sont indiqués sous chaque barre : ils sont petits, et la lecture doit en tenir compte.

06 · Les seuilsCe que recommande une guideline, et ce qu'elle avoue

La recommandation de pratique clinique de la Société royale néerlandaise de kinésithérapie, publiée la même année sur la base de 90 études, propose un cadre de durée : poursuivre la rééducation postopératoire pendant neuf à douze mois, selon les objectifs de reprise du travail ou du sport. Elle recommande une batterie associant tests de force, tests de saut et évaluation de la qualité du mouvement, avec un LSI supérieur à 90 % comme seuil, et un LSI de 100 % pour les sports de pivot et de contact.

Le même texte porte une phrase que l'on cite rarement : aucun test ni aucune batterie de tests n'a été évalué pour sa validité de construit ou sa validité prédictive du retour au jeu. Et il ajoute qu'on ne sait pas quel seuil de LSI devrait être utilisé.

Ce n'est pas une incohérence. C'est une recommandation d'experts assumée en l'absence de preuve, ce qui est très différent d'un seuil validé. La guideline rappelle d'ailleurs la difficulté pratique de ces seuils : dans les données citées, 23 % des patients seulement passaient les six tests avec un LSI supérieur à 90 % deux ans après la chirurgie, et 10 % avec un LSI de 95 %.

van Melick N et al., Br J Sports Med 2016;50(24):1506-1515 (PMID 27539507).

Nous détaillons la lecture de ces indices dans notre article sur le LSI et les hop tests, et le jalon plus précoce de la reprise de course dans celui sur les critères de retour à la course après LCA.

07 · En pratiqueCe qu'on peut dire au patient, et ce qu'on ne peut pas

Le délai reste le repère le mieux étayé dont nous disposions pour la reprise d'un sport de pivot, parce que deux cohortes indépendantes le retrouvent. Il ne suffit pas pour autant. Les auteurs de la cohorte Delaware-Oslo l'écrivent eux-mêmes : le temps seul ne suffit pas à déterminer l'aptitude à la reprise d'un sport de niveau I. Près d'un patient sur cinq se re-blesse malgré une reprise après neuf mois.

Le consensus de Berne fournit le cadre pour tenir les deux bouts. La reprise n'est pas un feu vert, mais un continuum, et la décision est un exercice de gestion du risque, partagé entre le praticien, le patient et son encadrement. Concrètement, cela veut dire présenter le neuvième mois comme un plancher raisonnable plutôt que comme un feu vert, documenter les critères fonctionnels sans les survendre, et dire au patient ce que l'on ne sait pas.

Ardern CL et al., Br J Sports Med 2016;50(14):853-864 (PMID 27226389).

À retenir

Le seuil de neuf mois vient de deux cohortes concordantes, pas d'un avis d'expert : reprise avant neuf mois, 39,5 % de re-blessures contre 19,4 % après, et un taux de seconde lésion du LCA multiplié par 6,7 chez le jeune sportif.

Mais le report au-delà de neuf mois n'apporte plus de réduction significative, un patient sur cinq se re-blesse quand même, le fameux « 84 % » n'est pas statistiquement significatif, et les deux cohortes se contredisent sur la force du quadriceps. Le délai est un plancher, pas une garantie.

Évaluer la reprise du sport de pivot, critère par critère

Le protocole RTS Genou LCA de Corpus K structure cette décision : chaque critère est déclaré avec sa source et son niveau de preuve, la dérogation motivée est possible, et le délai temporel reste non dérogeable. Ce que la littérature ne tranche pas y est signalé comme tel.

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Sources

  1. Grindem H, Snyder-Mackler L, Moksnes H, Engebretsen L, Risberg MA. Simple decision rules can reduce reinjury risk by 84% after anterior cruciate ligament reconstruction: the Delaware-Oslo ACL cohort study. Br J Sports Med. 2016;50(13):804-808. PMID 27162233. PubMed
  2. Beischer S, Gustavsson L, Senorski EH, et al. Young athletes who return to sport before 9 months after anterior cruciate ligament reconstruction have a rate of new injury 7 times that of those who delay return. J Orthop Sports Phys Ther. 2020;50(2):83-90. PMID 32005095. PubMed
  3. Kyritsis P, Bahr R, Landreau P, Miladi R, Witvrouw E. Likelihood of ACL graft rupture: not meeting six clinical discharge criteria before return to sport is associated with a four times greater risk of rupture. Br J Sports Med. 2016;50(15):946-951. PMID 27215935. PubMed
  4. van Melick N, van Cingel REH, Brooijmans F, et al. Evidence-based clinical practice update: practice guidelines for anterior cruciate ligament rehabilitation based on a systematic review and multidisciplinary consensus. Br J Sports Med. 2016;50(24):1506-1515. PMID 27539507. PubMed
  5. Ardern CL, Glasgow P, Schneiders A, et al. 2016 consensus statement on return to sport from the First World Congress in Sports Physical Therapy, Bern. Br J Sports Med. 2016;50(14):853-864. PMID 27226389. PubMed
  6. Wellsandt E, Failla MJ, Snyder-Mackler L. Limb symmetry indexes can overestimate knee function after anterior cruciate ligament injury. J Orthop Sports Phys Ther. 2017;47(5):334-338. PMID 28355978. PubMed

Cet article a une visée informative destinée aux professionnels de santé. Il ne se substitue pas au jugement clinique du praticien ni à la décision médicale du chirurgien ou du médecin référent. Les textes intégraux des références 1 à 5 ont été consultés pour sa rédaction.

Déclaration d'intérêts. Cet article est publié par Corpus K, qui édite les protocoles d'évaluation clinique mentionnés, dont certains sont payants. Les données et les critères présentés proviennent de la littérature scientifique indépendante, citée et référencée ci-dessus ; ils ne sont pas produits par Corpus K. L'article a une visée informative et ne substitue jamais la promotion d'un outil à l'exactitude des données. Aucun financement externe n'a soutenu sa rédaction.

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